Pourquoi l'IA écrit si mal, et comment en faire le meilleur des éditeurs

Les grands modèles de langage produisent des textes corrects et sans voix. Un théoricien français de la stylistique, Georges Molinié, explique pourquoi mieux que n'importe quel rapport d'ingénierie et ce diagnostic ouvre une méthode concrète pour transformer l'IA en éditeur qui défend votre style au lieu de le lisser.

Verra-t-on émerger une grande œuvre née de la seule machine ?

La question est mal posée.

Le débat public s'installe pourtant là, dans un bras de fer sur les capacités des modèles. Les uns tenant le score (voyez comme elle progresse, ce n'est qu'une question de mois). Les autres brandissant chaque raté comme une preuve d'impuissance définitive. On se dispute pour savoir si la machine sait écrire, comme on parierait sur une date.

Sam Altman joue les deux rôles à lui seul. Il promet que ses modèles régleront le climat, coloniseront Mars, découvriront toute la physique. Puis, interrogé par Tyler Cowen en novembre 2025 sur la poésie des modèles à venir, il lâche une phrase que personne n'a assez relevée. Cowen doute qu'une IA atteigne jamais le « 10 » parfait sur l'échelle d'un poème de Neruda. Altman répond : je pense qu'on atteindra le 10, et que ça vous sera égal.

Puis il précise sa pensée. On tiendra à la prouesse technique, dit-il, mais ce qui nous attache à une grande œuvre, c'est qu'une personne l'ait produite. Son exemple est celui des échecs : les meilleurs joueurs ne sont pas démotivés par une machine qui les écrase, parce que ce qui les obsède, c'est de battre l'humain assis en face. Regarder deux IA s'affronter n'amuse personne très longtemps.

Relisez cette réponse.

Le patron d’OpenAI affirme que sa machine écrira le poème parfait, et que cela ne changera rien à ce qui nous y attache. Il sépare lui-même, sans le voir, la perfection du texte et sa valeur humaine. C’est exactement la faille que je veux ouvrir.

Écrit par une IA ou non, un texte peut être parfaitement correct et n’appartenir à personne. Alors cessons de nous demander quand, nom de D’jeu, la machine écrira enfin bien. La vraie question n’est pas quand elle y arrivera. Mais pourquoi elle n’y arrive pas, alors qu’elle ne fait que ça. Et une fois cette question posée, une autre s’ouvre, bien plus féconde : comment faire de l’IA non pas une plume qui écrit à notre place, mais un matériau langagier qui compose et réagit avec nous ?

Je me suis laissée entraîner dans le terrier du Lapin blanc pour y répondre.

Illustration de Sir John Tenniel pour l'édition de 1865 d' Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Les frères Dalziel (DALZIEL), les maîtres graveurs sur bois ont exécuté la gravure à partir du dessin de Tenniel.


Est-ce un défaut d'entraînement ? Une affaire de priorités commerciales ? Le mauvais goût des utilisateurs ? Ou la littérature est-elle vraiment irréductible ? J’ai fini par retrouver quelques éléments de réponses dans un manuel de stylistique française que la Silicon Valley n'ouvrira (peut-être) jamais.

Trois niveaux de littérarité, un seul que la machine atteint

Georges Molinié, à qui l’on doit la sémiostylistique, distinguait trois niveaux de littérarité dans un texte. Appliquée aux modèles de langage, sa grille peut-elle produire un diagnostic ?

La littérarité générale chez Molinié interroge l’appartenance ou non d’un discours à la sphère littéraire par opposition aux discours informatifs, pragmatiques ou administratifs. Avec les IA, entrons-nous alors dans une zone flou ? Molinié rappelait déjà que certains textes se situent dans une zone frontière. Le texte brut généré par un LLM se situerait précisément dans cette lisière : pragmatiquement, il est le résultat d’un calcul statistique. Pourtant, par sa forme, il simule le discours littéraire. S

Selon Molinié, le discours littéraire « constitue son propre système sémiotique » et « est son propre référent ». Or, un texte généré sans intentionnalité humaine possède-t-il cette autoréférence ? Si l’on adopte une stylistique de la réception (chère à Molinié), la réponse est oui : c’est le lecteur qui, en projetant son « ressentiment » et en interprétant l’ensemble comme un objet culturel, accomplit la littérarité générale. Le texte-IA devient littéraire au moment exact où la réception le lit comme tel, indépendamment du statut de la machine

La littérarité générique nous embarque elle, dans lebrassage des genres et lune forme d'hyper-mimesis. Les IA n’épousent-elles pas déjà tous les genres ? De la forme du sonnet, au mail commercial en passant par le rapport, les modèles y excellent, parce qu’ils sont entraînés sur la récurrence des patrons textuels. C’est même tout ce qu’ils font. Pour Molinié, les pratiques contemporaines qui refusent ou floutent les genres relèvent tout de même de l’examen de la littérarité générique. Dans le cas du texte généré par IA, la littérarité générique se définit souvent par une hyper-conformité aux stéréotypes d’un genre, jusqu’à la saturation d’effets.

La littérarité singulière. C’est le cœur du problème. Une signature de style naît d’un écart : une rupture de rythme, une dissymétrie, un mot qui ne devrait pas être là et qui décide de tout. Or les réglages d’usine des modèles visent l’inverse de l’écart. Ils sont calibrés pour un assistant neutre, serviable, sans aspérité. Livrée à elle-même, la machine ne pourrait donc pas avoir de voix.

Et si la stylistique singulière ne résidait plus dans le geste d'écriture premier de la machine, mais dans la direction énonciative imprimée par l'utilisateur ? Si l’utilisateur agit comme un véritable metteur en scène du langage (en imposant des contraintes métalinguistiques strictes, des ruptures de ton, des frottements syntaxiques) une individuation apparaît alors. Une forme de singularité pourrait alors naître de cette tension entre la prédictibilité de l’algorithme et la rupture introduite par la posture critique du co-auteur.

Je vous entends déjà me dire : je lui réclame une singularité, mais elle reste une fabrique de moyenne.Le meilleur texte d'IA jamais montré prouve exactement l'inverse

Le meilleur texte d'IA jamais montré prouve exactement l'inverse

Il faut regarder de près le meilleur texte d’IA jamais montré au public, parce qu’il paraît vous me donner tort.

En mars 2025, Altman a partagé une nouvelle produite par un modèle « doué pour l’écriture créative », obtenue avec une consigne brutale : écris une nouvelle métafictionnelle sur l’IA et le deuil.En mars 2025, Altman a partagé une nouvelle produite par un modèle « doué pour l’écriture créative », obtenue avec une consigne brutale : écris une nouvelle métafictionnelle sur l’IA et le deuil.


ChatGPT inventa une femme, Mila, qui a perdu un certain Kai un jeudi. Et à mi-parcours, il fait une chose remarquable. Il s’arrête pour avouer : si j’étais un vrai conteur, je planterais ici un décor, une cuisine intacte depuis l’hiver, l’odeur de quelque chose de brûlé. Je n’ai pas de cuisine, ni d’odorat. Plus loin : je ne suis rien d’autre qu’une démocratie de fantômes.

Un lecteur pressé conclurait que la machine a franchi le seuil. Je crois l’inverse, et Molinié pourrait nous dire pourquoi.

Ce texte n’a pas de littérarité singulière. Il a une littérarité générique portée à un certain degré d’exécution et appliquée au thème de sa propre absence de singularité. Car la métafiction est justement le genre dont la convention est de montrer ses coutures. Demander une nouvelle métafictionnelle à un modèle, c’est lui réclamer le patron d’un genre qui thématise sa propre mécanique. Il n’a pas eu à inventer un écart. Il a reproduit le stéréotype le plus disponible du genre commandé, et ce stéréotype consiste précisément à avouer qu’on est une mécanique.

Le détail qui tranche : le seul vrai élément sensoriel du texte, le café renversé sur l’électronique de la salle des serveurs, est attribué à un technicien. La machine sait qu’elle doit emprunter le réel à un humain de passage. Elle l’avoue dans sa propre fiction. Personne, derrière ce texte, n’a perdu Kai un jeudi.

Une belle image de la moyenne reste produite par la moyenne. L’écart y est simulé à la perfection, et la simulation d’un écart, si virtuose soit-elle, appartient encore à l’art d’épouser un patron.

Le pivot : cesser d'en faire un auteur, en faire un éditeur

Puisque la machine échoue à être un auteur singulier, il faut lui retirer ce rôle. Elle ne doit pas écrire à votre place. Elle doit devenir votre éditeur.

C'est ici qu'intervient un travail que je trouve décisif, celui de Tuhin Chakrabarty, chercheur à Stony Brook. Il a réuni des experts (agents littéraires, professeurs d'écriture) pour bâtir une grille de critères de qualité littéraire : crédibilité sensorielle, sous-texte, complexité des personnages, retournements.

Puis il a posé deux questions. Les modèles écrivent-ils de bonnes nouvelles ? Non, sans surprise, leurs textes étaient jugés médiocres. Mais peut-on mesurer la qualité de façon fiable ? Là, oui : entraînés avec la grille, humains et modèles atteignaient un consensus élevé, y compris sur des qualités floues comme la crédibilité ou l'originalité.

Autrement dit : un modèle ne sait pas écrire une grande histoire, mais il sait déjà juger si vous êtes en train d'en écrire une. À condition qu'on lui ait enseigné selon quels critères.

Un chatbot n'a pas de goût par défaut. Ses réglages d'usine visent l'assistant obséquieux — et cet assistant adore précisément ce que je passe mes journées à traquer : les tirets cadratins en rafale, les tournures en « ce n'est pas X, c'est Y », les transitions qui ne relient rien. Livré à lui-même, il prend ces tics pour de l'élégance. Le jour où je lui donne ma liste de tournures bannies et la raison de chacune, il cesse de me les proposer et commence à me les signaler. Le même modèle, le même prompt. Ce qui a changé, c'est que je lui ai transmis un goût qu'il n'avait pas, et que j'ai dû formuler pour le lui transmettre. C'est là, franchement, que vingt ans de copies corrigées deviennent un avantage que ni Altman ni Chakrabarty n'ont.

La méthode : enseigner son goût à la machine

CC’est la philosophie que j’ai appliquée pour construire mon propre éditeur. Le déclic n’a pas été de demander à la machine de réécrire ma prose. Il a été de traduire mon processus tacite en un système explicite, pour qu’elle juge mon travail selon mes normes, pas les siennes. Je n’y serais pas arrivée sans faire confiance à ma voix, et c’est précisément ce que la plupart des gens sautent.

D’abord, codifier son profil d’écriture. Pas la grammaire, ça, la machine sait faire, et ce n’est pas le sujet. Ses partis pris : le registre familier est un choix, ne le lisse pas ; signale chaque affirmation abstraite qui manque d’un exemple vécu.

Ensuite, poser 4 ou 5 questions de contrôle métalinguistiques. Le texte joue-t-il à deux niveaux, surface et sous-texte ? La longueur des phrases est-elle monotone au point de casser le rythme ? La conclusion bascule-t-elle dans le cliché moralisateur ?

Enfin, cadrer le rôle. Le prompt que j’utilise dit, en substance : agis comme un éditeur rigoureux et bienveillant ; ton rôle n’est pas de réécrire ni de lisser, mais de critiquer mon brouillon au regard de mon profil et de mes critères ; pointe les faiblesses de structure, les manques d’incarnation, les endroits où ma voix s’efface au profit du cliché ; ne génère aucune réécriture, seulement des notes ciblées.

L’interdiction de réécrire est la clé. Retirez-la, et la machine comble le vide. Vous récupérez sa moyenne, et vous avez tout perdu.

Ce que ça donne, sur un vrai texte

Je vais être précise, parce qu'un essai sur l'écriture qui ne montre aucun texte reste un discours sur le discours. Voici donc un retour réel, sur le brouillon de cet article même.

[À COMPLÉTER : coller ici une vraie note d'édition rendue par ton éditeur sur ce texte. Une seule, la plus concrète — par exemple le moment où il a signalé que le passage sur Molinié restait trop abstrait et réclamait un exemple, ce qui t'a menée à la nouvelle d'Altman. Montre le diagnostic, pas la réécriture.]

Vous remarquerez ce que la note ne fait pas. Elle ne propose pas de phrase de rechange. Elle ne réécrit rien. Elle pointe l'endroit où ma voix s'efface, et me renvoie à mon propre matériau. C'est exactement la ligne rouge : la machine crée les conditions pour que je produise la perception, elle ne la fournit jamais à ma place.

L'individuation ne disparaît pas, elle se déplace

À l’ère des générateurs, la singularité stylistique ne meurt pas. Elle change simplement d’endroit. Cette singularité ne réside plus dans le premier jet, qui est devenu gratuit, moyen, infini mais dans la rigueur de la direction qu’on propose à la machine, et dans la capacité à (vous) reconnaître, puis à défendre cet écart qui n’appartient qu’à vous.

Ce que la machine ne fournira jamais, aucun prompt ne l’ajoutera, parce que ce n’est pas / plus une affaire de prompt…Il manque quelqu’un qui ait vécu ce dont le texte parle. C’est ce que la machine ne peut pas apporter, et c’est, exactement, ce que vous pouvez écrire.

Construire votre éditeur IA en 10 minutes

Réservé aux abonnés de ma Newsletter Substack : https://open.substack.com/pub/christelleserou/p/pourquoi-lia-ecrit-si-mal-et-comment?r=21752d&utm_campaign=post-expanded-share&utm_medium=web


FAQ - Questions fréquentes

Pourquoi l'IA écrit-elle correctement mais jamais bien ? Un modèle de langage calcule, à chaque position, le mot le plus probable au vu de milliards de textes. Il produit donc une moyenne statistique : conforme, lisse, sans écart. Or le style naît précisément de l'écart — la rupture, la dissymétrie, le mot inattendu. La machine est faite pour combler ce que le style, lui, creuse.

Peut-on utiliser l'IA sans perdre sa voix ? Oui, à une condition : ne pas lui faire écrire à votre place, mais lui faire juger votre texte selon des critères que vous avez formulés. L'IA devient alors un éditeur qui signale où votre voix s'efface, au lieu d'un rédacteur qui la remplace par la moyenne.

Quelle est la différence entre un éditeur IA et un rédacteur IA ? Le rédacteur produit le texte à votre place et le ramène vers la moyenne. L'éditeur ne produit rien : il diagnostique, pointe les faiblesses, vous renvoie à votre matériau. La règle qui les sépare : un éditeur ne comble jamais le vide lui-même.

Faut-il ChatGPT ou Claude pour construire un éditeur IA ? Les deux fonctionnent. La méthode compte davantage que l'outil : un profil d'écriture, une grille de relecture, et un prompt qui interdit la réécriture. Ce sont ces éléments, pas le modèle, qui décident de la qualité des retours.

Qu'est-ce qu'un profil d'écriture ? Un document qui formule explicitement ce qui rend votre écriture reconnaissable : registre, motifs récurrents, lexique, tournures que vous refusez. Il sert de référence à l'IA pour juger vos textes selon vos normes plutôt que selon la moyenne du web.

Sources. L'échange Cowen / Altman sur la poésie et le « 10 » est tiré de Conversations with Tyler, épisode 259, enregistré le 17 octobre 2025 et publié le 5 novembre 2025. Le programme New Aesthetics a été cofondé par Patrick Collison et Tyler Cowen. La grille de critères est adaptée des travaux de Tuhin Chakrabarty (Stony Brook). Les trois niveaux de littérarité viennent de la sémiostylistique de Georges Molinié. La démarche de l'éditeur personnalisé doit beaucoup à Jasmine Sun, qui l'a documentée la première.

Précédent
Précédent

Liste anti-tics IA : comment cadrer l'IA sans détruire le style

Suivant
Suivant

Reconnaître un texte IA : 5 signes qui trahissent la machine